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La souveraineté alimentaire. Manger : un choix de société.

Yvonne Bergeron, CND

Du 5 au 7 juin 2015 avaient lieu à Sherbrooke les Journées Sociales du Québec. Cet évènement rassemblait des chrétiennes et des chrétiens engagés, ainsi que des personnes et des groupes qui partagent une préoccupation pour la justice sociale, la solidarité et le développement durable du Québec. 

Plusieurs sœurs de la Congrégation de Notre-Dame ont participé à ces Journées. Sœur Yvonne Bergeron y a prononcé l’allocution d’ouverture et de clôture. Elle a également présenté le prix Guy-Paiement à monsieur Jacques Proulx pour son engagement dans les milieux sociaux et agricoles.



 

JOURNÉES SOCIALES DU QUÉBEC 2015

DÉCLARATION FINALE

LA SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE

MANGER : UN CHOIX DE SOCIÉTÉ

PRÉSENTATION DU THÈME

En l’an 2000, les chefs d’État du monde entier avaient pris l’engagement d’éradiquer la faim et l’extrême pauvreté d’ici 2015. Aujourd’hui une personne sur huit souffre de la faim et la moitié des gens touchés par ce scandale sont des petits agriculteurs familiaux. Présentement trois milliards d’humains dépendent de l’agriculture familiale. Au Québec 15 à 17% des familles sont affectées par la malnutrition. Pour présenter le thème de notre rencontre je m’arrête brièvement sur un rappel, une conviction et un signe interpellant.

La logique d’exclusion étend son règne

Dans leur Message du 1er mai 2015, intitulé « L’être humain au cœur de la souveraineté alimentaire », les évêques du Québec mentionnent des causes importantes de cette réalité : « La cupidité de certains, les mécanismes de désinformation, l’absence de consultation des populations concernées et notre absence de vigilance mettent en péril notre terre et notre souveraineté alimentaire[1] ». De mon côté je veux souligner le phénomène croissant, observable chez nous aussi, de l’accaparement des terres que le documentaire-choc Sans terre, c’est la faim considère comme « l’un des plus grands scandales de notre époque, à l’origine d’une crise de la malnutrition galopante[2] ». Enjeu fondamental pour l’avenir de l’agriculture et de l’alimentation, ce phénomène nous renvoie au changement majeur qui s’est produit par le passage au modèle d’agriculture industrielle à grande échelle orientée vers l’exportation et la libéralisation des marchés.

Des stratèges de l’économie et des spéculateurs avertis ont cherché à maximiser leurs profits au prix d’un accaparement des terres et du mépris de l’environnement. L’agriculture et l’alimentation furent prises au piège des dogmes de la finance. S’installe en même temps la logique perverse de la dictature du profit. C’est la priorité du droit à s’enrichir sur le droit universel à une nourriture saine et suffisante. En conséquence c’est la disparition de petits agriculteurs et agricultrices[3], la dépendance envers les grandes compagnies, la monoculture et l’explosion des prix, l’exploitation de la main d’œuvre, l’appauvrissement des sols, la réduction de la biodiversité… Combien d’êtres humains sont alors exclus de la table du bien commun? Devant une telle destruction du lien social, l’indignation et le refus peuvent-ils être porteurs de changement?

Il est possible d’apprêter la table « autrement »

Inspirée par une logique inclusive, cette conviction non seulement accorde priorité aux humains laissés pour compte, mais elle les considère comme les agents premiers du développement. Or il y a quelque chose de cette conviction dans le concept de « souveraineté alimentaire » mis de l’avant au milieu des années 1990, d’abord défini par un mouvement paysan, la Via Campesina, et ratifié en 2002 au Sommet mondial de l’alimentation. En 2007, une quarantaine d’organismes québécois et canadiens signent une Déclaration commune demandant aux gouvernements provinciaux et fédéral de « faire de la souveraineté alimentaire un élément clé de leur politique agricole ». Un an plus tard, la Coalition pour la souveraineté alimentaire est fondée à Montréal par une soixantaine d’organismes.

Beaucoup plus qu’un concept, la souveraineté alimentaire, comme le rappelle la Déclaration de Nyéléni, au Forum international de 2007, « est le droit des peuples à une alimentation saine, dans le respect des cultures, produite à l’aide de méthodes durables et respectueuses de l’environnement, ainsi que leur droit à définir leurs propres systèmes alimentaires et agricoles ». Producteurs et consommateurs sont au cœur des politiques alimentaires. Nous le voyons, il s’agit d’une vision globale du développement. Une autre manière d’habiter la terre et de la partager autour d’une table démocratiquement apprêtée. Mais ce « rêve » a-t-il des chances de se réaliser?

Des artisanes et des artisans sont à l’œuvre

Refusant le discours dominant et la soumission au laisser-faire, des femmes et des hommes, en cohérence avec la destination universelle des biens, soutiennent que la valeur de l’alimentation ne doit jamais être déterminée par des indices boursiers ou des critères financiers. Plutôt que des accords de libre-échange, ils ratifient des ententes d’échange équitable. À contre-courant du fatalisme, ils imaginent des pratiques et des modèles alternatifs qui s’inscrivent dans une approche différente en regard de l’environnement, de la participation citoyenne et des rapports entre consommateurs et producteurs. La souveraineté alimentaire prend ainsi de multiples visages et ses retombées touchent des enjeux aussi fondamentaux que la qualité de l’alimentation, les identités et les valeurs territoriales, les conditions de vie des populations, le vivre ensemble collectif et le respect de la terre.

En référant aux expériences de celles et ceux qui sont déjà entrés dans le mouvement, nous pourrons mieux comprendre l’importance de leurs choix, les défis éthiques qui les sous-tendent et le souffle qui les inspire. Nous pourrons aussi apprécier davantage comment ces femmes et ces hommes sont des « porteurs de flambeaux ». Ils le sont d’autant plus que nous vivons présentement un temps d’austérité et de réformes, voire de démantèlement des structures mobilisatrices pour le développement local et régional. Précisément là où le dynamisme et la concertation engendrent créativité et vitalité communautaires. Puissent le travail et l’élan de ces « éveilleurs » avoir force d’entraînement! Et qui sait, peut-être reconnaîtrons-nous le souffle de l’Évangile et entendrons-nous de façon neuve l’invitation du Prophète de Nazareth à changer radicalement les règles du jeu social pour que toutes et tous puissent prendre place à la table de la solidarité universelle et partager en abondance le pain, la parole et la vie.

Yvonne Bergeron, CND

 

[1] Document du Conseil Église et Société, Montréal, L’Assemblée des évêques catholiques du Québec, p. 3.

[2] Présentation publicitaire du film dont la cinéaste et réalisatrice est Amy MILLER.

[3] « Au Québec, le nombre de fermes est passé de 140 000 à 26 000 en 50 ans » et la quantité d’aliments du Québec dans nos assiettes « est passée de 78% à 33% en 25 ans», Alain DUMAS, « L’écueil de la mondialisation », La Gazette de la Mauricie, mai 2015, vol. 31, no 4, p. 7.

 

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