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Hommage à soeur Yvonne Bergeron, CND, et Florent Villeneuve

Lise Baroni Dansereau

Lors des dernières Journées sociales du Québec à Saguenay, les 5, 6 et 7 mai, soeur Yvonne Bergeron, CND, a reçu conjointement  avec Florent Villeneuve, un prêtre de Chicoutimi, le prix Guy-Paiement des Journées sociales du Québec. Lise Baroni Dansereau leur a rendu hommage.


Quel honneur vous me faites ! Déjà d’être avec Yvonne et Florent sur cette scène alors que ce sont les dernières Journées sociales telles que nous les avons connues tous les trois... et en plus, leur rendre hommage, me touche profondément. Vraiment, ça méritait cette traversée du fleuve et ces deux jours de voyage... car, Yvonne et Florent, j’aime chacun de vous particulièrement... et je vous aime les deux ensemble, tout autant.

Pour leur rendre hommage, je ne m’adjoindrai pas n’importe qui.

Il est Galiléen. Il s’appelle Jésus et vient de la ville de Nazareth. Il est un des plus grands maîtres spirituels de l’histoire des religions... comme d’autres grands maîtres bouddhistes, hindous ou chrétiens, il inspire encore aujourd’hui d’innombrables chercheurs de sens... dont nous toutes et tous ici et, bien sûr, Yvonne et Florent.

Comme tous les guides spirituels le font un jour ou l’autre, il laissa monter dans le cœur de la petite Yvonne et du petit Florent devenus adolescents une interrogation embêtante : « Que cherchez-vous ? » Que désirez-vous vraiment ? Que veux-tu faire de ta vie, ma belle Yvonne? Que veux-tu faire de ta vie, mon beau Florent ?

Interloqués, un peu gênés, ils demeurent d’abord silencieux... on est tellement mêlé à ces âges-là... Puis, comme l’ont fait dans le temps les disciples de Jésus, ils se lancent et répondent abruptement par une autre question : « Maître, où demeures-tu ? ». Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’une question c’est une quête... Jésus comprend et leur répond : « Venez et voyez ».  

Vous savez, j’ai pris cela très au sérieux... j’ai osé suivre la quête de mes deux amis... et j’aurai l’audace de reprendre les paroles du Maître et de vous dire : Venez et voyez avec moi quelques-uns des indices, des fruits, des accomplissements que cette femme et cet homme magnifiques ont semé tout au long de ces 25 dernières années...

1)  Venez et voyez la qualité, la générosité et la durabilité de leur charisme de formateur et de formatrice. Yvonne et Florent ont été toute leur vie et sont encore de véritables mentors pour de très nombreuses personnes... des étudiants et des étudiantes, des membres de groupes communautaires, des futurs prêtres, des jeunes religieuses et combien d’autres qui ont eu la chance de les côtoyer longuement. Leurs tâches de professeurs en ont fait des transmetteurs de connaissances, bien sûr, mais surtout d’intelligence, de valeurs, d’expériences et d’ouverture d’esprit.

2)   Venez et voyez leur acharnement à aimer l’Église, celle des disciples de Jésus... la leur... envers et contre toutes leurs impatiences et leurs tentations de laisser radicalement tomber son institution enfermée à double tour dans une structure et des idéologies dépassées. J’ai été quelque fois témoin... je crois que je pourrais même dire souvent... de véritables «montées de lait», de la part d’Yvonne, et d’incisives colères, de la part de Florent, de leurs désirs de chasser les vendeurs du temple, de renverser les tables d’échangeurs de vaines croyances,  de dénoncer les prières insipides, bref, de refuser que leurs communautés deviennent des coquilles vides plutôt que rassemblements des disciples de l’Évangile. Comme le Maître, elle s’est tenue, il s’est tenu surtout hors du temple... ils ont choisi de rassembler l’ecclésia des rues, des parcs et des villages délaissés de leurs régions... ils ont choisi celle des Journées sociales du Québec, celle de Développement et Paix, celle de la pastorale sociale de leurs milieux, celle des femmes et des hommes de bonne volonté qui, comme elle, comme lui, cherchent la justice.

3)   Venez et voyez les très nombreuses occasions où ils ont prononcé le NON tonitruant de notre ami Guy Paiement devant le processus de déshumanisation sociale qui n’en finit plus de faire des victimes, ici et partout dans le monde. Combien d’écrits, de paroles, de conversations, de débats, de conférences... Yvonne et Florent n’ont-ils pas prononcés pour communiquer leur indignation et leur intention de tout faire pour «remonter le courant» comme le saumon de la mer gaspésienne... ils l’ont fait à travers des idées neuves, des analyses poussées, des propositions d’avenir, bref, à travers tout ce qui pourrait remplacer notre société de marchés économiques par une société de marchés sociaux...  À nos âges, comme vous, comme moi, Florent et Yvonne ne savent plus en quelle langue et sur quel ton le crier : certes on le sait, on ne peut pas vivre en société sans échanger mais il importe d’échanger non pas seulement des biens de consommation mais surtout des liens, des dons, une réciprocité franche et vraie... Bref, notre humanité elle-même... ou si vous voulez ce qu’il y a de plus humain en chacune et en chacun de nous.

4)  Venez et voyez que si Yvonne et Florent savaient se casser la tête sur des études savantes, ils savaient surtout se casser le cœur en lisant et relisant avec patience et affection les nombreux récits d’expériences/terrains que nous devions colliger en préparation ou en suivi de telles ou telles Journées Sociales. En revisitant nos volumes, j’ai trouvé plusieurs de leurs écrits. Après avoir fidèlement rapporté les remontées en provenance des régions, ils ne manquaient jamais d’honorer la quotidienneté de nos réseaux. Voici deux exemples : 

 Les J. S. connaissent des retombées intéressantes dans la plupart des régions du Québec [...] Des groupes se forment, des projets prennent naissance et se développent, des gestes prophétiques se posent, l’espérance devient plus forte.  (Florent Villeneuve/J.S 1997).

 Bien des gens ont changé dans ces récits que nous avons étudiés. Ils ont appris leur dignité, travaillé à prendre en main la politique et lutté avec espoir malgré les apparences de la défaite. Leur résistance a tout changé en victoire. (Yvonne Bergeron/J.S. 1999)

«L’espérance devient plus forte»... «Leur résistance a tout changé en victoire»... Deux petites phrases lumineuses.

5)   Venez et voyez la force, la ténacité et le courage de leurs divers engagements en faveur des femmes. Yvonne surtout, bien sûr, c’est normal... mais Florent aussi car je l’ai toujours vu comme un ami, non pas comme un flatteur ou un flagorneur  mais un ami, un vrai... Je ne crois pas qu’il se trouve des femmes dans cette salle qui n’auraient pas ressenti sa fraternité, son empathie, sa sensibilité et surtout sa grande liberté affective à notre égard. Merci Florent...

Et Yvonne, mon infatigable complice, mon âme sœur à travers tant de projets, de réflexions, d’écritures et d’audaces folles... dont beaucoup concernaient les femmes. Vous savez, Yvonne n’est pas devenue théologienne, elle l’a toujours été... Je vous en donne pour preuve la première question qu’elle pose, à la petite école, aux curés et à ses professeurs sans obtenir de réponse satisfaisante. Écoutez la petite théologienne en herbe :

Si Dieu est infiniment bon, pourquoi y a-t-il cet enfer si effrayant dans lequel on peut tomber après un seul péché mortel...? Y aurait-il des affirmations contradictoires sur Dieu ?

Quel âge avais-tu Yvonne ? Pas étonnant que tu sois devenue une des premières grandes théologiennes québécoises. Merci ma si belle amie...

6)   Venez et voyez comme ces visions de la société et de l’Église, cet autrement du monde, ils n’ont pas fait qu’en parler ou appeler les autres à le construire mais ils s’y sont risqués très personnellement, très concrètement... Voici seulement quelques exemples :

  • En 2014, Florent a reçu un certificat de reconnaissance de l’organisme Saguenéens et Jeannois pour les droits de la personne. Voilà qu’il y a plus de 25 ans que notre Florent travaille à défendre nos droits individuels et collectifs. À l’occasion de la conférence sur le climat (COP 21), tenue à Paris en 2015, il écrivait un article percutant, dans le journal Le Quotidien. Il appelle Justin Trudeau, les dirigeants et les négociateurs de ce monde à un accord équitable et contraignant en matière de climat... rien  que ça ! À remarquer également, son attachement au Québec, à son territoire, à son héritage religieux qui ne s’est jamais démenti. À l’occasion d’une controverse autour de l’appellation d’un ancien auditorium en rénovation, Florent fustige le maire Jean Tremblay qui a laissé substituer le nom d’un évêque qui a marqué l’histoire de la ville en faveur de l’institution responsable des travaux. En effet, l’Auditorium Dufour s’appelle désormais Théâtre Banque Nationale. Florent n’a pas caché son indignation. On a échangé ce patrimoine culturel contre «un plat de lentilles», dit-il, à un journaliste venu l’interviewer lors d’un autre transfert historique : celui du Grand Séminaire qu’il a habité durant 33 ans.
  •  À Sherbrooke, Yvonne en mène aussi large. Le 9 avril dernier, elle recevait la «Médaille du Lieutenant-gouverneur» pour son engagement remarquable comme aînée et bénévole dans son milieu. Elle a contribué à fonder et à développer plusieurs organismes communautaires dont la Chaudronnée de l’Estrie, la Grande Table  de Sherbrooke, la Table d’action contre l’appauvrissement de l’Estrie et combien d’autres... De plus, tout le monde connaît son engagement inébranlable à Développement et Paix et la pertinence de ses contributions dans divers comités internationaux dont le Comité estrien pour l’Amérique centrale. Et, dans l’Église, que dire de ses nombreuses communications en faveur d’un partenariat hommes/femmes théologiquement et structurellement égalitaire ! Son grand désir d’un pays est aussi très connu...

Vous comprendrez ici que si je ne parle pas de leur implication réciproque et tellement significative aux Journées Sociales du Québec, c’est qu’aujourd’hui, c’est l’évidence même qui le manifeste. Ils y auront laissé tous les deux une marque indélébile.

7)  En terminant, je vous invite à voir encore et à reconnaître chez Yvonne et Florent, deux aptitudes, deux dispositions intérieures particulièrement impressionnantes :

  • Une grande capacité de discernement... elle a, il a une sorte d’habileté intellectuelle pour comprendre et discerner ce qui se passe autour d’eux. Ce qui leur procure une vision claire, un jugement sûr, une grande cohérence de pensée et d’action. Ils ressentent là où ça dérape... là où ça «chire»... dans la société et dans l’Église québécoise et plus même, dans sa propre communauté pour Yvonne, chez ses amis prêtres pour Florent.
  • Une grande capacité de vigilance... Je les ai souvent perçus en état de veille : ici, il y a une injustice, là un jugement erroné, là-bas, un conflit se prépare, plus loin, ce jeune projet est rempli de promesse, cette politique est juste... Aujourd’hui ? Il faut continuer, ne jamais lâcher, s’entêter à espérer... Je crois que ces deux capacités ont nourri une sorte de spiritualité de l’engagement solidaire qui révèle que Yvonne et Florent sont des êtres habités... pleinement présents à eux-mêmes, au contexte du monde actuel, et au Souffle de l’Esprit en eux...

Tout ça est vrai et bien beau... presque trop, peut-être ? C’est qu’on m’a demandé de rendre hommage, non de faire un bien-cuit... quand même, une petite chose : je ne pourrais pas dire de lui, d’elle, sans rire, ce qu’un moine bouddhiste répondit lorsqu’on lui demanda ses impressions suite à un débat vigoureux avec un autre moine.

« À la manière dont il a refermé la porte, j’ai vu que nous étions frères ».

Après une discussion corsée avec Florent et Yvonne, vous demeurerez frères et sœurs sans doute, mais il ne faudra pas vous étonner si vous entendez la porte se refermer avec force et les murs vibrer quelque peu. La petite histoire rapportera probablement, avec un grand sourire, que leur fougue et leur passion ont failli ébranler les colonnes du temple... de tous les temples abuseurs...

Reprenant mon refrain pour la dernière fois, je n’ajouterai que ceci :

8) Venez et voyez ce qu’il et elle sont devenus aujourd’hui... deux êtres ordinaires, comme vous et moi, devenus extraordinaires parce que, tout jeunes, ils ont osé poser une question au Maître : « Où demeures-tu ? ». À force d’entrer dans cette quête spirituelle, d’y trouver, d’y VOIR, les traces du Nazaréen, ils sont arrivés aujourd’hui à lui ressembler de plus en plus et à atteindre comme lui une hauteur impressionnante en humanité.

En mon nom personnel et au nom de ceux et de celles qui, dans le cadre des Journées Sociales du Québec, ont travaillé avec Yvonne et Florent au cours des 25 dernières années, je veux dire à la région du Saguenay-Lac-St-Jean un immense merci de les avoir produits, entourés, enrichis pour ensuite nous les prêter si généreusement.

Yvonne et Florent, je vous aime, nous vous aimons. Merci infiniment pour ces 25 années de service, d’échange et d’amitié sincère, vraie et indéfectible.

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