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La « Visitation » et Marguerite Bourgeoys dans notre Église d’aujourd’hui

Lorraine Caza, CND

Conférence donnée à la Maison Notre-Dame-en-l’Isle, Troyes, 12 novembre 1993

Qui aurait cru...

Dans cette église de Saint-Jean-au-Marché de Troyes où Marguerite Bourgeoys fut baptisée, s’offre depuis plusieurs siècles au regard du passant, au regard des croyants et croyantes, le groupe de la Visitation dont la photo a traversé les mers, inspiré la famille de la Congrégation de Notre-Dame au Canada, aux États-Unis, au Japon, au Honduras, au Guatemala, au Salvador et au Cameroun.

Le ou les artisans de cette œuvre troyenne champenoise pouvaient-ils imaginer le rayonnement que connaîtrait leur travail? Pouvaient-ils penser que l’instrument de ce rayonnement serait la fille du maître-chandelier de Troyes, qu’on avait vue fillette dans les rues de la ville, jeune fille coquette devenue à 20 ans, au lendemain d’une expérience déterminante vécue au cœur de la procession du saint-Rosaire, une jeune éprise de Dieu, toute transformée par le regard, par la grâce de Dieu?

Mystère que ce rayonnement de la grâce de Dieu, merveille que cet avenir extraordinaire donné à une œuvre ponctuelle, située dans tel coin précis de la planète. Ces artisans ont parlé aux hommes et aux femmes de leur temps qui se sont arrêtés un jour ou l’autre à Saint-Jean-au-Marché; ils continuent de nous inspirer, de nous rassembler, aujourd’hui.

 

  1. LA VISITATION POUR MARGUERITE BOURGEOYS

A. C’est une vie en forme de visitation

Le mystère de la Visitation semble avoir eu une grande force d’interpellation pour Marguerite Bourgeoys. Mais la Visitation, ce n’est pas surtout pour elle un moment dans la vie de Marie au lendemain de l’annonciation, mais bien toute la couleur de l’engagement d’une vie, tout un style d’intervention, toute une manière d’être au monde. Pour elle, la Congrégation se distingue du style de vie des « filles recluses, pénitentes et austères, qui n’ont point de commerce avec le prochain et ne s’appliquent qu’à la contemplation » (Ministère de sainte Marie-Madeleine) (Écrits de Mère Bourgeoys (ÉMB), p. 136). Elle se distingue également du style des « religieuses cloîtrées qui s’emploient au soulagement des malades et autres soulagements du prochain » (Ministère de sainte Marthe) (ÉMB, p. 136).

La Congrégation, pour Marguerite, c’est « une petite troupe de filles qui, quoiqu’elles vivent en communauté, ne sont point cloîtrées afin d’être envoyées dans les lieux que les personnes qui les conduisent trouveront à propos pour l’instruction des filles » (ÉMB, p. 136s). Pour ce genre de vie, la patronne ne serait ni Marie-Madeleine, ni Marthe, ces femmes qu’elle n’hésite cependant pas à appeler « disciples et amies du Sauveur du monde » (ÉMB, p. 121) : ce serait Marie.

Pour Marguerite, donc, évoquer Marie, c’est évoquer une femme en route, mais en route de par un envoi; et c’est évoquer une éducatrice (ÉMB, p. 136s). Ailleurs elle écrit : « La Sainte (Vierge) n’a jamais été cloîtrée. Elle a bien été retirée dans sa solitude intérieure, mais elle ne s’est jamais exemptée d’aucun voyage où il y eut quelque bien à faire ou quelque œuvre de charité à exercer » (ÉMB, p. 82). Dans le même sens, mais cette fois en s’inspirant de sa réflexion pour inviter à vraiment discerner les vrais besoins, les envois authentiques, elle répète : « La Sainte Vierge n’a point été cloîtrée, mais elle a gardé la solitude intérieure partout. Elle n’a jamais refusé de se trouver où la charité ou la nécessité avaient besoin de secours » (ÉMB, p. 111).

Une vie qui serait imitation de la vie de Marie, ce serait donc, pour Marguerite Bourgeoys, une vie qui ne connaît pas la contrainte que représente la clôture quand il s’agit d’aller à la rencontre des besoins des personnes. Ce n’est pas pour autant une vie agitée, sans direction : libre pour toutes les tâches de l’évangile, oui; libre, en particulier, pour toute l’œuvre d’éducation, mais libre pour répondre à un envoi. Vie en route, mais vie de quelqu’un qui porte toujours son cloître en soi, en quelque sorte.

Et l’on peut penser que Marguerite Bourgeoys énumérait les situations évangéliques où Marie est bien là où la charité et la nécessité ont besoin de secours; là où le monde a besoin du salut par l’Incarnation (Annonciation); là où Élisabeth a besoin d’aide, de réconfort, de présence (Visitation); là où les bergers de la nuit viennent chercher la lumière qui leur a été annoncée (Naissance); là où un prophète et une prophétesse entrent dans la possession de ce qu’ils attendaient comme une promesse de Dieu (Présentation au temple); là où sa responsabilité de mère l’oblige à revenir après trois jours de recherche angoissée (Recouvrement de Jésus au temple); là où le groupe des onze et les disciples, hommes et femmes, attendent ce que Jésus avait promis, le don de son Esprit (Cénacle); là où une famille vit l’événement heureux d’une noce mais où le vin de la noce manque et jette le maître dans l’embarras (Cana); là où son propre fils innocent est condamné, crucifié (Croix). Imiter la Visitation de Marie, c’est donc tout d’abord imiter la vie voyagère, conversante de Marie, c’est imiter cette vie de Marie dans la communauté d’après la Résurrection, vie qu’elle suppose toute de visitations.

 

B. La première visite de Marie

Cette vie de Visitation de Marie, commence avec la visite de Marie, enceinte, à sa cousine Élisabeth, enceinte de six mois en sa vieillesse. Prenons conscience que, pour Marguerite Bourgeoys, ce que nous appelons l’épisode néotestamentaire de la Visitation n’est que la première visite de Marie.

« Après que la Sainte Vierge eut donné son consentement à l’ange, elle est faite Mère de Dieu par le Saint Esprit. Aussitôt elle se propose, dans la reconnaissance au Père éternel, de correspondre aux grâces de sa Majesté pour le rachat du genre humain pour lequel elle est faite Mère de Dieu. Elle fait sa première visite à sainte Élisabeth et ç’a été l’occasion du plus grand miracle qui eut été fait au monde d’exempter saint Jean, avant la naissance, du péché originel et (de contribuer à) la sanctification de la famille. » (ÉMB, p. 112s)

Il est précieux pour nous, je crois, de nous arrêter à ce texte un peu déroutant par son langage mais qui recèle des trésors. Notons d’abord l’importance donnée par Marguerite au « consentement à l’ange ». Une liberté humaine est en jeu dans le mystère du salut : oui, bien sûr, la liberté de l’humanité de Jésus, mais aussi la liberté de Marie. Consentement de Marie-Maternité divine, œuvre de Dieu-Aussitôt : mise en route. Encore ici, notons le cadre dans lequel Marguerite Bourgeoys situe cette première visite de Marie : c’est en reconnaissance au Père éternel, c’est dans le but de correspondre aux grâces de Dieu pour le rachat du genre humain. Il est donc question d’un regard sur Dieu, d’un geste où l’interlocuteur, est d’abord Dieu; il est donc question de correspondance, de réponse. Ici, prenons le temps de remarquer que parfois nous témoignons d’une conception bien statique de ce qui est un mouvement appel-réponse. Ce mouvement, en effet, débouche sur une communion qui, elle-même, s’ouvre sur un nouveau cycle appel-réponse toujours en vue d’une union d’intimité avec Dieu.

La scène de la Visitation, méditée par Marguerite Bourgeoys, se profile sous l’horizon du genre humain. Et il y a les fruits de la visite, « le miracle le plus grand », comme elle aime dire, la purification du Baptiste, la sanctification de sa famille, comme si déjà l’œuvre de salut de Jésus, dont elle vient de parler, et même la vie apostolique, dans la suite et la présence du Christ Jésus, commençaient avec cet appel-envoi de Marie. Ailleurs, Marguerite dira qu’en visitant Élisabeth, Marie a contribué à la sanctification de Jean le Baptiste (ÉMB, p. 78). On serait donc devant la première mission d’évangélisation du Nouveau Testament; on verrait le rayonnement de la grâce du Christ, sur celui-là même dont la mission est de précéder, d’annoncer Jésus. Comme si un signe nous était donné, au début de l’évangile de Luc, de l’urgence du désir de Dieu de se communiquer à nous.

C. Avec cette image de la Visitation dans la tête et dans le cœur, survolons un moment la vie de Marguerite :

a. Nous savons peu au niveau de sa vie au cœur du foyer d’Abraham Bourgeoys, son père, et de Guillemette Garnier, sa mère, parmi ses frères et sœurs. Nous repérons maintenant, grâce aux recherches de M. Turquois, non seulement la maison du grand-père de Marguerite, Sadoc Bourgeoys, mais aussi celle des Soumillard et celle de la famille Raisin, mais elle ne nous a pas laissé de confidences sur son enfance sinon pour nous dire :

« Dès ma petite jeunesse, Dieu m’avait donné une inclination pour assembler des petites filles de mon âge, pour demeurer ensemble et travailler en quelque lieu éloigné, pour gagner notre vie; car je n’avais point connu de communauté de filles, mais quelques filles qui vivaient ensemble; et nous accommodions cela comme des enfants. » (ÉMB, p. 233)

La Marguerite, rassembleuse des petites filles de son âge, apparaît déjà comme être de contact, de relations, de dialogue.

 

b. La Marguerite, en Visitation, je la retrouve déjà dans celle que la Mère de Blaigny, supérieure (lieu : la Gendarmerie) à la Congrégation Notre-Dame de Troyes, dépeignait ainsi à une sœur de la CND, de Montréal, dans une lettre qu’elle adressait à cette dernière à l’occasion de la mort de Marguerite, le 12 janvier 1700 :

« Un jour, de jeunes libertins entraînaient de force une honnête fille. La sœur Marguerite, informée de cette action audacieuse, prend à l’instant un crucifix en main et court après les ravisseurs qu’elle atteint bientôt. Sans craindre les menaces qu’ils lui faisaient de décharger sur elle un pistolet prêt à être tiré, elle leur dit en leur montrant le crucifix : “Malheureux! C’est Jésus-Christ que vous attaquez dans ses membres. Sachez que tôt ou tard il se vengera de votre sacrilège témérité” .» (ÉMB, p. 235)

Marguerite, la femme au secours de la vie menacée, la femme prête toujours à interpeller au nom du Christ Jésus, à rappeler le fond des choses!

c. Comme congréganiste externe à la Congrégation Notre-Dame de Troyes, Marguerite a visité des familles pour éduquer la foi des enfants et peut-être aussi, de leurs parents; elle a pu partager avec les autres congréganistes externes mais également avec la Mère Louise de Sainte-Marie, alors supérieure, et sœur du fondateur de Ville‑Marie (devenue Montréal). Paul de Chomedey de Maisonneuve. Il semble bien que c’est en dialoguant avec elle que le cœur de Marguerite s’est ouvert aux perspectives du Nouveau-Monde par-delà l’Atlantique.

d. Et c’est en dialogue avec M. Jendret, aumônier des Carmélites et vicaire à Saint-Nizier, que Marguerite a élucidé sa forme de vocation à la vie religieuse. Même esprit de dialogue, de visitation, probablement, dans cet essai infructueux de fondation, avec deux compagnes, d’une communauté, dans la maison de Madame Chully, autre sœur du Sieur de Maisonneuve.

Visitation à l’œuvre, à cette même époque de sa vie : elle a 31 ans, alors que, dit-elle : « mon père mourut et j’eus le bien de le servir en sa maladie et l’ensevelir après sa mort » (ÉMB, p. 236).

f. Mais c’est avec le grand départ pour Ville-Marie, en 1653, que l’empreinte de la Visitation marque en profondeur et pour toujours la vie de Marguerite. L’image de cette femme de 33 ans embarquant sur le Saint-Nicolas, un bateau en très pauvre état, partant « sans denier ni maille, un petit paquet que je pouvais porter sous mon bras » (ÉMB, p. 206) parce que, disait-elle, j’ai pensé que « si cela était de Dieu, je n’avais que faire de rien pour cela, qui fit que je n’apportai pas un denier pour mon voyage » (ÉMB, p. 238) : pour moi, tout Marguerite est dans cette image de partance qui en est une d’enracinement profond dans la fidélité de Dieu. Oui, elle se met en route vers beaucoup d’inconnu comme Abraham et comme tant de serviteurs et de servantes de l’Évangile à travers l’espace et le temps. Elle est libre, disponible, toujours prête pour la route, mais ne nous y trompons pas : elle n’est pas sans port d’attache. Ses compagnes l’ont bien saisi lorsqu’au cours de la traversée qui les ramenait à Montréal en 1672, alors que le capitaine détecte la présence de quatre navires anglais, elle aurait dit : « Si nous sommes prises, nous irons en Angleterre ou en Hollande, où nous trouverons Dieu comme partout ailleurs » (Mg. p. 110) (cité dans ÉMB, p. 69).

g. Toute cette vie au quotidien de Marguerite, faite de support apporté aux colons et particulièrement aux femmes, aux filles du roi, faite d’engagement dans l’éducation des fillettes, faite d’implication dans tout ce qui faisait la vie du Montréal d’alors, faite du discernement de la volonté de Dieu dans l’implantation et dans la croissance de la Congrégation de Notre-Dame, pourrait être toute revue sous l’horizon de la vie visitante, voyagère, conversante. Esprit de visitation qu’on peut déceler dans le ton des exhortations à ses sœurs, les invitant avant tout à une vie d’humilité et de charité.

« Soyez toujours pauvres, humbles et petites ». « Il est vrai que tout ce que j’ai toujours le plus désiré, et que je souhaite encore le plus ardemment, c’est que le grand précepte de l’amour de Dieu pardessus toutes choses et du prochain comme soi-même soit gravé dans tous les cœurs. Ah! Si je pouvais le graver spécialement dans le mien et dans celui de mes sœurs, je serais au comble de mes désirs. Je voudrais que toutes les instructions qui se font dans la maison et dans les missions roulassent sur ce grand objet ». (ÉMB, p. 267)

h. J’aime même la retrouver « âme de Visitation » aux moments des rencontres plus difficiles, avec Mgr. De Laval (premier évêque de Québec), avec Mgr de St-Vallier, son successeur, au sujet de l’identité de la Congrégation et des Constitutions devant exprimer la vie de la petite troupe. Mais aussi avec sœur Tardy et ses sympathisant(e)s, lors de cette terrible nuit de l’âme par laquelle Marguerite est passée entre 1689 et 1693, de même qu’avec ses propres sœurs qui ne voyaient pas la vie à la Congrégation tout à fait de la même manière qu’elle.

i. Un moment où son cœur de Visitation a vibré avec une intensité toute particulière, c’est, nous dit-elle :

« quand la fille de Monsieur Le Ber est entrée dans notre maison où les Hospitalières sont depuis leur incendie » (ÉMB, p. 207).

Car alors, continue-t-elle :

« j’ai eu une grande joie de voir les trois états de filles ramassées dans la maison de la Sainte Vierge » (ÉMB, p. 207).

Poursuivant alors sa réflexion adressée à M. Tronson, supérieur du Séminaire Saint-Sulpice à Paris et successeur de Monsieur Olier à qui elle explique le caractère de son institut, elle dit :

« Pour honorer cet état de la vie voyagère de la sainte Vierge, nous devons être des filles de paroisses; qu’elles soient gouvernées par les Séminaires; que les derniers sacrements leurs soient administrés par l’ordre de la paroisse et qu’elles y soient enterrées; qu’elles y aient une sépulture et une place pour y conduire les écolières et assister aux grand-messes, vêpres et saluts, y communier quelquefois, comme il pourrait être marqué, celles qui le peuvent.» (ÉMB, p. 207s).

j. Et puisqu’on meurt comme on a vécu, j’aime me représenter le départ définitif de Marguerite, le 12 janvier 1700 à l’image du départ de Nantes, en 1653. Écrivant aux quelques sœurs en mission le jour même de la mort de Marguerite, la supérieure de la communauté témoigne :

« Nous avons vu en notre très chère Mère, la sœur Bourgeoys, la vérité du dire ordinaire que telle vie, telle fin. Elle nous a merveilleusement édifiées jusques à la mort par sa patience, par sa résignation et par sa soumission à prendre tout ce qu’on lui donnait, quoiqu’elle y eût beaucoup de répugnance. Je ne doute pas que vous ne priiez beaucoup Notre-Seigneur pour elle. C’est de quoi nous supplions votre charité et de lui demander que l’esprit de notre chère Mère défunte vive en nous toutes.» (Le Vrai Esprit, p. 78)

On se rappellera qu’au soir du 31 décembre 1699, Catherine Charly dite Catherine du Saint-Sacrement, alors maîtresse des novices, se trouva à l’extrémité et qu’on alla éveiller Marguerite Bourgeoys pour l’avertir du danger où était la malade. Poussant alors un grand soupir, nous rapporte la sœur de la communauté de Ville-Marie qui témoigne, Marguerite s’adresse à Dieu :

« Ah! Mon Dieu, que ne me prenez-vous plutôt que cette pauvre Sœur qui peut encore servir à cette pauvre maison et moi qui y suis inutile et n’y sers à rien » (lbid., p. 79).

 

II. LA VISITATION POUR L’ENSEMBLE DE LA COMMUNAUTÉ CROYANTE

La même image, la même scène évangélique qui a inspiré Marguerite Bourgeoys fait partie du trésor dans lequel nous est transmis le mystère du Christ, révélation définitive du visage de Dieu.

On méditait sur la Visitation au temps de Marguerite Bourgeoys. Le Cardinal de Bérulle, François de Sales, Monsieur Olier nous ont laissé des lignes émouvantes sur ce mystère et bien avant eux, un saint Bernard avait lui aussi partagé sa réflexion. Aujourd’hui, le renouveau en exégèse biblique nous a permis de redécouvrir des dimensions importantes de cette page d’évangile.

Ce récit de la Visitation fait partie des deux chapitres que l’évangéliste Luc consacre aux origines de Jésus.

a. Il suit immédiatement le récit de l’annonciation (de la conception et de la naissance de Jésus) introduisant dès le point de départ de l’évangile la séquence : appel-envoi et situant dès lors Marie comme exemplaire de la vie de disciple.

b. Il s’inscrit dans un ensemble construit pour mettre en parallèle les missions respectives du Baptiste et de Jésus. En effet, à l’annonce de la naissance du Baptiste, correspond celle de la naissance de Jésus; à la présentation de la naissance et de la circoncision du premier, correspond celle du second; à la prophétie sur le destin du Baptiste (Benedictus), correspond celle qui évoque le destin de Jésus (Magnificat et Nunc Dimittis); à l’évocation de la croissance du Baptiste, correspond celle de la croissance de Jésus. Dans cet ensemble, le récit de la Visitation fait se rencontrer la mère du Baptiste et celle de Jésus, le Baptise dans le sein d’Élisabeth, et Jésus dans celui de Marie.

c. La Bonne Nouvelle de qui est Jésus et de qui est la mère de Jésus est proclamée par Élisabeth, la vieille cousine, qui se trouve à prendre le relais de l’archange Gabriel. Élisabeth est donc révélée comme messagère de l’évangile du salut, et elle l’est au titre de femme portant un enfant, de femme en sa vieillesse pour qui enfanter est de l’ordre d’une pure grâce de Dieu. Bien sûr, c’est Marie qui part vers Élisabeth, qui obéit à l’envoi, qui entre dans la maison de Zacharie, qui salue Élisabeth. Pourtant, le récit accorde à Élisabeth la priorité dans la communication d’un message. Marie, peut-on dire, est évangélisée dans l’acte même où elle porte l’évangile. On est ici, au nom de l’Évangile, dans une culture de la mutualité, de la réciprocité. Cette scène d’évangélisation réciproque met en scène deux personnes dans une situation de vie semblable (toutes deux sont enceintes), dans une expérience inouïe de la grâce de Dieu (conception miraculeuse, dans les deux cas).

d. Lorsque Marie prend enfin la parole, c’est pour proclamer la louange de Dieu : « Magnificat ». L’intervention de Marie semble mettre dans un vif relief la centralité de Dieu, la confession de sa grandeur, de sa fidélité. Elle chante le caractère révolutionnaire du salut de Dieu; elle rappelle que l’Événement-Jésus Christ est à situer à l’intérieur d’une longue histoire de la promesse de Dieu qui renvoie à Abraham. Ce qui se passe en Marie est en lien avec la fidélité de Dieu envers le père de notre foi, Abraham.

e. Le rôle que joue Élisabeth dans le récit de la Visitation rejoint celui de Gabriel à l’Annonciation, disions-nous, mais il rejoint aussi celui des bergers à la naissance de Jésus à Bethléem, celui de Siméon et d’Anne lors de la présentation au temple, celui du Jésus perdu au temple à douze ans.

f. Le récit de la Visitation fait partie de l’évangile-miniature de Lc. 1-2; il y représente la dimension missionnaire de l’évangile; il fait penser à la parabole de la semence. Ce récit qu’on dit de la Visitation ne comporte ni le substantif « Visitation », ni même le verbe « visiter ». Il y est question, bien sûr, d’une visite entre deux femmes, mais tant d’autres pages d’évangile témoignent de visites de Jésus aux différentes personnes pour qui il va exercer son ministère. Le Benedictus même qui constitue la prophétie que le père du Baptiste prononce sur son fils parle de l’Événement-Jésus Christ comme d’une visite de Dieu à son peuple :

« Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël qui visite et rachète son peuple
...
œuvre de la miséricordieuse tendresse de notre Dieu qui nous amènera d’en-haut la visite du Soleil levant » (Lc. 1 : 68-78).

« Et les témoins de la résurrection du fils de la veuve de Naïm diront “Un grand prophète s’est levé parmi nous et Dieu a visité son peuple” » (Lc. 7 : 16).

On pourrait au fond relire tout l’évangile comme expression de la visitation de Dieu à son peuple; toutes les interventions enseignantes et guérissantes de Jésus comme des visites de Jésus et par Lui des visites de Dieu aux personnes, objets de sa sollicitude; toute la vie apostolique des disciples de Jésus comme une histoire continue de visitations. Et alors il nous faut laisser Jésus, les disciples de Jésus, nous enseigner comment visiter en vérité.

 

Le Paradigme de la Visitation pour exprimer la Mission d’Évangélisation aujourd’hui

Au concile Vatican II, plus précisément dans G.S., 22, l’Église a affirmé, se fondant sans doute sur Ac 2 : 17 et sur le « Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » de 1 Tm 2 : 4, que nous devons tenir que l’Esprit Saint mystérieusement, offre à toute personne la possibilité d’être rattachée au mystère pascal. Je ne me lasse pas de redire ma grande satisfaction de ce que Jean-Paul II ait cité cette affirmation trois fois dans Redemptoris Missio. Un Chrétien, c’est donc quelqu’un qui ne s’amène jamais quelque part comme ayant l’évangile et le transmettant aux autres sans plus. La personne, disciple de Jésus, possède la conviction intime et profonde que sa première tâche, c’est d’ouvrir son cœur, de tenter de reconnaître ce que l’Esprit fait déjà dans la vie de chacune des personnes avec qui elle vient en contact, d’écouter la révélation de Dieu dont chaque personne est porteuse pour elle. Il nous faut nous inquiéter de ce que certaines vies fragiles, apparemment muettes, n’aient pas été entendues. On s’imagine l’exigence d’une mentalité de visitation dans le dialogue inter-religieux, dans toute la mission œcuménique, dans le long et indispensable travail d’inculturation du message chrétien.

Un Chrétien, ce n’est pas quelqu’un qui réduit la réciprocité, la mutualité, le dialogue à laisser simplement deux personnes ou deux groupes en présence exprimer ce qu’ils portent dans leur cœur. C’est quelqu’un qui accepte de se laisser toucher, interpeller, convoquer au changement par ce qu’il peut avoir entendu de son interlocuteur et qui, de façon corrélative, intervient avec tout son désir de partager les convictions, les ressources, les énergies de vie qu’il porte. Dans le dialogue parlé et dans le dialogue « appel-réponse de tout l’agir », rien n’est encore fait, si n’est pas recherchée, souhaitée, cultivée, la communion entre les êtres au service de laquelle se situe le dialogue, l’échange.

Dans le monde éclaté où nous vivons, où les différences augmentent vertigineusement, penser et vivre la mission évangélique en forme de visitation, c’est porter sans cesse la préoccupation de faire des ponts entre les personnes, entre les groupes. C’est favoriser de toutes manières les réconciliations.

L’importante place faite à la vieille Élisabeth dans le récit de la Visitation nous rappelle qu’il n’est aucune condition humaine, jeune-vieux, homme-femme, pauvre-riche, malade-bien portant, savant ou ignorant, immobilisé ou mobile, contemplatif ou actif, où quelqu’un ne puisse porter l’évangile. Autant la personne qui pose la question que celle qui donne la réponse, autant celle qui invite que celle qui est invitée, celle qui donne, que celle qui reçoit, sont porteuses potentielles de la Bonne Nouvelle pour autrui.

Conclusion

Marguerite Bourgeoys nous a laissé une spiritualité en chantier. Le Nouveau Monde pour Marguerite Bourgeoys, c’était l’Amérique. Pour nous, comment identifier les nouveaux mondes? Et comment permettre que l’évangile pénètre ces nouveaux mondes?

L’image de Marguerite montant à bord du Saint-Nicolas, à Nantes, en 1653, rejoint l’image de Marie se levant et partant en hâte vers sa cousine Élisabeth et, à travers cette démarche, vers toute l’aventure intérieure et extérieure que le oui de l’Annonciation avait enclenchée.

 

 

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